Au Nigeria, "être comme une mère" pour un éléphanteau orphelin
À l'aube, dans le parc national d'Okomu, dans le sud du Nigeria, Joshua Aribasoye prépare du lait infantile pour Agbaibor, un éléphanteau de forêt qui lui arrive à peine plus haut que les genoux, recueilli après avoir été retrouvé seul.
"Ce bébé éléphant doit boire deux litres de cette préparation à chaque repas (...) toutes les trois heures", explique M. Aribasoye, l'un des soigneurs chargés de nourrir et surveiller jour et nuit le jeune pachyderme âgé de quelques mois, qui nécessite une attention et un soin constants.
Agbaibor, nommé ainsi en hommage au garde forestier qui a participé à son sauvetage, a été retrouvé à la fin de l'année dernière dans une plantation de palmiers à huile près du parc d'Okomu, dans l'Etat d'Edo, après avoir été séparé de son troupeau.
Les gardes du parc ont immédiatement tenté de le réunir avec sa famille en le reconduisant dans la forêt, sans succès.
De crainte qu'il ne meure seul ou soit attaqué par des braconniers, la direction du parc et la fondation Africa Nature Investors (ANI) qui gère la réserve naturelle du parc d'Okomu ont lancé une opération d'urgence.
Ils ont fait venir des spécialistes de Zambie et assigné une équipe de soigneurs nigérians chargés de nourrir, surveiller et jouer avec le jeune éléphant 24 heures sur 24.
ANI, qui ne lésine pas les moyens, dépense chaque mois entre quatre et cinq millions de nairas (environ 2.900 à 3.600 dollars) pour sa nourriture, dont du lait en poudre, d'avoine et des compléments nutritionnels.
- Seulement 200 éléphants au Nigeria -
La réintroduction d'Agbaibor dans son milieu naturel prendra entre trois et cinq ans. Première étape de cette transition progressive: installer le petit éléphant dans un enclos au milieu de la forêt afin de l'exposer aux sons et aux déplacements des troupeaux sauvages.
"L'éléphanteau y sera pris en charge jusqu'à son intégration dans un groupe", explique Peter Abanyam, chef de projet pour ANI.
Les éléphants de forêt sont classés en danger critique d'extinction par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), principalement à cause du braconnage et de la destruction de leur habitat.
La population d'éléphants du Nigeria s'est fortement réduite au cours des dernières décennies.
Les défenseurs de l'environnement estiment qu'il ne reste qu'environ 200 éléphants dans le pays, dont une quarantaine dans et autour du parc national d'Okomu.
Cette réserve, qui couvre 24.000 hectares, constitue l'un des derniers grands écosystèmes de forêt tropicale du Nigeria.
"Dans un écosystème aussi restreint, abriter 40 éléphants représente un chiffre considérable, et il faut le protéger à tout prix", explique-t-il.
- Conservation -
Cependant, la pression sur la forêt s'intensifie.
L'exploitation forestière, le braconnage, l'agriculture et l'expansion des zones d'habitation dans l'un des pays d'Afrique à la croissance démographique la plus rapide, ont fragmenté de larges portions du parc.
Cette situation réduit les espaces de déplacement des éléphants et augmente les contacts entre la faune sauvage et les populations humaines.
Godstime Christopher, 26 ans, coupait illégalement du bois avant de se reconvertir comme garder forestier pour ANI. Désormais, il installe des caméras aux arbres pour suivre les déplacements des éléphants et identifier les braconniers.
Pour ANI, l'implication des communautés locales est indispensable à la survie de la faune menacée.
Si le braconnage semble avoir diminué dans la région, la chasse d'autres espèces continue de perturber les éléphants et de dégrader leur habitat, avertit M. Christopher.
De retour au centre de réhabilitation, Agbaibor joue dans la boue, pousse son soigneur du museau pour attirer son attention et boit du lait dans d'énormes biberons.
Pour Joshua Aribasoye, ce travail exigeant auprès du bébé éléphant est devenu une mission personnelle.
"Nous devons être comme une mère pour lui", confie le soigneur. "Le voir manger et jouer me rend heureux... je sais que nous contribuons à préserver ce qui nous reste", sourit-il.
F.Meyer--NRZ